2020, l’impermanence et les mirages

Cette fois-ci, et plus que toutes les autres encore, j’ai eu du mal à écrire la lettre à l’année écoulée. Je crois que 2020 a été une année éprouvante, et souvent déroutante, pour tous. Alors voilà, cette lettre, elle me donne du fil à retordre depuis déjà un mois. Je crois qu’elle est un peu brouillon, un peu trop longue, mais voilà, elle est à l’image de cette année, je pense.

Comme d’habitude, j’en profite pour vous souhaiter beaucoup de bonheur pour 2021. Cette année, je nous souhaite à tous plus de temps dehors, des soirées douces entre amis, des baisers doux ou fiévreux, des rires incontrôlables, et beaucoup d’amour.

2020, toi, tu as commencé par un mirage.

Depuis plusieurs mois, j’avançais au milieu du désert, tu sais, et fin 2019, j’ai cru apercevoir un oasis.

2020, avec toi, je m’en suis approchée, pour réaliser que mon oasis n’était qu’une grosse roche brute et sèche, sur laquelle j’ai trébuché méchamment.

C’est comme ça que tu commences, 2020. Par mes genoux égratignés dans les cailloux. J’aurais du me douter que t’étais pas l’année la plus douce à venir.

Montréal neige pierres murs

2020, en janvier, je m’en souviens, c’était un soir. J’avais les pieds dans la neige et de la musique dans la tête. Je rentrais de la danse. Mon téléphone a sonné et ses larmes ont traversé l’Atlantique. Ses mots aussi.

Il va mourir.

Tu sais 2020, moi j’aime les mots. Souvent, je les trouve plein de poésie, de douceur ou de vérité. Mais certains d’entre eux te tombent dessus comme un coup de hache dans la nuque. Ceux-là, par exemple.

Dis-moi, qu’est ce qu’on doit répondre à ça ? Comment on soulage la détresse ? Est-ce qu’on peut prendre la douleur, la froisser en boule, et l’enfouir sous la neige en attendant que le printemps l’emporte ?

J’ai cherché la solution pendant des mois, 2020, je ne l’ai toujours pas trouvée. J’ai juste choisi l’évidence. J’ai noté les dates, téléphoné souvent, je me suis tue, beaucoup, parce que je ne trouvais rien à dire. J’ai choisi la présence muette, attentive. Désolée.

Montréal hiver parc lafontaine

Mars est arrivé, 2020, et avec lui, ta grande surprise. Au lieu de sortir de nos tanières, de vivre enfin les beaux jours, il a fallu nous terrer chez nous, apprendre à respirer le printemps à travers un masque, apprendre à parler plus fort. À sourire avec les yeux.

Petit à petit, tu nous as enlevé nos amis, notre famille, nos concerts, nos bars et nos restaurants, nos collègues, aussi. Tout ce qui nous semblait naturel, acquis, dans notre vie est soudainement devenu un luxe. Pire, un danger.

Avec toi, 2020, j’ai hiberné au printemps. Je me suis évadée entre les pages de livres sans virus, sans masques, sans frontières. Beaucoup.

C’est à ce moment là, je crois, que l’océan a commencé à me manquer cruellement, que l’envie de rentrer a commencé à prendre forme dans ma tête. J’y ai pensé tous les jours, tu sais.

2020, six mois seulement étaient passés, et j’avais déjà retenu une de tes leçons. En un rien de temps, tu nous a montré que rien n’était acquis, que tout pouvait basculer d’un instant à l’autre. Qu’on y pouvait rien et que ça faisait partie de la vie. En un rien de temps, il a fallu accepter ce changement colossal, vivre avec l’anxiété, s’adapter à cette nouvelle réalité. Trouver de la résilience au fond de nous.

2020, plus que toutes les années avant toi, tu nous as montré l’impermanence des choses.

Et j’y ai pensé, tu sais, tout l’été. Je me suis demandée à quoi rimait la vie ici alors que je voulais être là-bas. J’ai questionné le sens de l’existence quand on est loin de ceux qu’on aime. Tu nous a enlevé tellement de ce qui occupait nos journées, 2020, qu’il a bien fallu réaliser qu’une fois les distractions parties, une fois l’essentiel remis au centre, peut être que notre vie n’était finalement pas vraiment celle que l’on voulait.

Montréal mur rouge ombres lumière

En juin, j’ai redressé mes manches et refais mon CV. Je me suis abonnée à beaucoup trop d’offres d’emploi, j’ai fait ce truc qu’ils disent partout, tu sais. Réactiver mon réseau.

En puis doucement, l’été est passé, 2020. Il est passé dans le silence, dans le calme, à l’extérieur. En comité restreint. Cet été, je n’en aurais pas pris plein les oreilles sur la place des Arts, de juin à juillet. On n’aura pas organisé des pic niques gigantesques au parc. On n’aura pas pris d’assaut les terrasses chaudes de l’été montréalais et leurs nachos. Cet été, on aura choisi, plus finement, avec qui on voulait le passer, vraiment.

Sans bruit, les journées chaudes ont filé. Travail dans la journée, promenades au parc le soir. Candidatures le weekend. Septembre est arrivé sans que je le vois, tu sais. Septembre et le grand bouleversement.

Soudain, tout s’est accéléré. Il a suffit d’une seule mauvaise nouvelle, tu sais. Et d’un coup de tête, 2020, tu l’as vu, j’ai pris la décision de rentrer. J’ai appelé ma cheffe le jour même.

Je ne suis pas rentrée assez vite pour lui dire au revoir. Je ne suis pas rentrée assez vite pour être avec elle tout de suite. Je l’ai regretté, au début, 2020. Mais finalement, je crois que ce n’est pas ce que l’on retiendra de cette période.

Montréal vitrine bar

J’ai décidé de rentrer, et je crois, tu sais, je crois qu’un truc s’est aligné. J’ignore si c’est toi qui m’a aidée, 2020, mais juste après cette décision, tout s’est enchainé d’une manière que je n’attendais pas.

Tout a été si rapide que je peine encore à y croire.

Et j’ai appris, tu sais, en quelques semaines à peine.

J’ai appris que toutes les décisions importantes n’avaient pas toujours besoin d’être murement réfléchies. J’ai appris que parfois, notre instinct nous dit exactement ce qu’il faut faire au moment où il faut le faire, et qu’on peut l’écouter en toute confiance. J’ai appris que les mois d’introspection, ceux qui nous donnent cette sensation de sur place, sont réellement l’élan que l’on prend avant de sauter dans le vide. J’ai appris que parfois, oui, même si c’est une vraie mauvaise habitude chez moi et que je la combats très fort, parfois il faut laisser aller cette tendance naturelle à penser aux autres avant soi-même. Pas tout le temps, je sais, mais là, c’était une bonne idée.

J’ai appris qu’un jour, une inconnue peut se battre pour nous et changer notre vie.

Livre looking for Janis

Tout a changé si vite, 2020, sur tes trois derniers mois. Le 10 octobre, j’ai posé les pieds sur le sol français. Trois jours après, j’ai passé l’entretien d’embauche le plus satisfaisant de ma vie. Et fin novembre, j’étais installée à Nantes, prête à relever le challenge professionnel qui m’attendait.

Tu te sens fière, 2020, mais franchement, malgré tout cela, malgré l’alignement, on ne peut pas vraiment dire que tu aies été tendre avec moi, sur cette fin d’année.

Après m’avoir sympathiquement servi toutes ces belles choses sur un plateau, tu as aussi décidé de m’envoyer les emmerdes.

Je prends, 2020, je prends. Je les regarde une par une, tu sais, et je les gère. Je sais que tu vas te fatiguer à un moment, et me lâcher un peu la grappe, alors je patiente, j’attends que tu te lasses de moi comme un enfant se lasse de son nouveau jouet.

Montréal neige feuilles mortes

2020, il me reste une chose à te dire.

Je sais que la vie n’est qu’un éternel recommencement, que tout revient par vague. Je sais que tu avais commencé par un mirage. Mais quand même.

J’aurais bien aimé que tu ne finisses pas par un autre mirage.

Ou je sais pas, un autre, plus petit, un qui me serait moins resté en travers de la gorge. Un qui me pèserait moins sur l’estomac.

Celui-ci, il était vraiment inattendu, et vraiment cruel, tu sais. Je m’en serais bien passé, en fait, vraiment. Parce qu’il ressemblait à une grosse indigestion après un très beau Noël, tu vois.

2020, c’est fou, tu as passé ton temps à appuyer sur le bouton pause, à nous séparer. Et pourtant.

Pourtant ma vie n’a jamais autant avancé en une seule toute petite année. Pourtant je n’ai jamais été aussi bien entourée, liée à ma famille, à mes amis, que maintenant.

Montréal neige parc lafontaine

Tu sais, 2020, l’autre soir, je roulais dans un coin de Nantes que je connaissais bien, avant. Et comme à chaque fois que je passe à cet endroit, tous les mauvais souvenirs qui lui sont associés sont remontés.

C’est bizarre, de se réinstaller dans une ville dans laquelle tout te rappelle une période négative.

Et puis j’ai réalisé.

Je suis entourée de personnes lumineuses et bienveillantes, et uniquement d’elles, aujourd’hui, dans ma vie.

De plus en plus, je prends soin de moi, et me construis ce petit cocon. Un cocon où il fait bon vivre, qui ne dépend de personne d’autre. Un cocon plein de paillettes à l’intérieur et indestructible à l’extérieur.

Ces mauvais souvenirs, aujourd’hui, me font surtout prendre conscience du chemin parcouru en si peu de temps. Et bientôt, ils disparaitront sur la pointe des pieds, par la porte de derrière.

2020, je ne sais pas comment te dire au revoir. C’est probablement pour ça que ça fait 10 jours que je m’y essaie.

Tu as brassé le pire comme le meilleur. Tu es passée comme un tsunami dans ma vie. On se souviendra tous de toi, mais de mon côté, ce sera encore différent.

2020, je ne sais pas trop si je dois te dire merde ou merci, sincèrement.

Alors voilà, salut. Et ne donne pas trop d’idées à 2021, s’il te plait.

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