Alors on a éteint la lumière – Les premières fois #2

J’ai frissonné, un peu, en entrant dans le labo. Il avait l’ambiance caractéristique de ces pièces sans fenêtres, celles qui n’ont jamais vu le soleil, et l’on pouvait sentir ce froid que l’on sait permanent, celui des murs blancs, des paillasses glaciales et impersonnelles, des taches de produit sur les murs.

J’ai serré un peu mon gilet contre moi, et on a commencé à préparer le matériel. Soigneusement, parce qu’on savait que c’était la première fois, on a disposé les cuves, les spirales, les ciseaux, le décapsuleur, on a gardé les petits boitiers métalliques dans nos mains, parce que c’est par là qu’on commençait, et parce qu’on aurait eu l’air malignes à le perdre, celui-là.

Tous les trois, ils nous ont réexpliqué la marche à suivre, une dernière fois, en nous donnant quelques dernières astuces, en s’assurant qu’on avait bien compris. On a écouté, toutes les deux, religieusement, peut être un peu impressionnées, aussi.

Vous êtes prêtes les filles dites, vous avez tout votre matériel préparé. On a dit oui, mais je suis pas sure qu’on soit vraiment prêt, la première fois.

Alors on a éteint la lumière. On avait plus que nos mains, à tâtons, pour tout saisir, on avait plus que nos souffles pour se retrouver, on avait plus que l’odeur chimique du labo pour savoir où on était.

Vas-y prends le, le décapsuleur, pour commencer. Non, je sais pas trop s’il y a un côté pour décapsuler, en fait, je crois que les deux marchent. Tu l’as posé où, du coup, le décapsuleur, ah oui c’est bon je l’ai.

On a ouvert le boitier, sorti la pellicule, attrapé, comme on pouvait, les ciseaux sur la paillasse, et puis la spirale qu’on avait mis dans le bon sens. Il a fallu glisser la pellicule dans le rail, mais attention, sans mettre les doigts dessus, puis tourner la spirale pour enrouler la pellicule à l’intérieur. Souviens toi bien, fais attention à ne pas mettre les doigts dessus hein, parce que c’est toujours là où tu mets le doigt qu’en fait il fallait pas le mettre. C’est compliqué, tu sais, de pas mettre les doigts sur quelque chose quand ton seul repère, c’est justement le toucher, quand la seule chose qui te permet de vérifier si tu fais bien ou pas, c’est justement de mettre les doigts dessus.

C’est long, d’enrouler la pellicule, surtout quand elle se bloque dans les rails, alors je crois qu’on a un peu paniqué de pas vraiment savoir où on en était. Tu y arrives toi, non moi non plus, pas trop, ça arrête pas de dérailler et je sais pas trop comment faire.

Alors ils ont demandé si on voulait de l’aide, on a dit non parce que je crois qu’on avait vraiment envie d’y arriver toutes seules. Ils ont ri, un peu, de nous entendre raconter nos problèmes dans le noir, sans même trop savoir où on était, sans même trop savoir ce qu’on faisait, surement parce que nous-même ne le savions pas, perdues avec ces pellicules interminables qui déraillaient. Dites les filles, alors, finalement, c’est les yeux ouverts ou fermés pour vous, référence à cette conversation d’avant labo, où chacun y était allé de son commentaire sur nos réactions lorsque l’on se retrouve à manipuler dans le noir.

Finalement, les pellicules ne sont pas si interminables, alors on a coupé le film au bout, on a mis le tube, la deuxième spirale, puis on a refermé les cuves sur notre travail.

Et puis on a rallumé la lumière. Et on a pris conscience que ça y est, on avait passé le cap de la première fois.

appareil argentique photographie pellicule

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *