Alors regarde

C’était vraiment une bonne soirée.

C’était chez ces amis que je n’avais pas vu depuis mai dernier, c’était avec plein de gens, que je connaissais ou pas, plus ou moins bien.

On était arrivés en retard, comme d’habitude, parce que dès qu’on parle de la vie personnelle, j’ai clairement tendance à ne faire attention à rien, et surtout pas à l’heure. Alors bien sûr j’avais pas fait attention au temps de route, que j’avais évalué à 30 minutes alors qu’il fallait en réalité le double.

On est arrivé les uns après les autres, on a raconté beaucoup de bêtises, on a beaucoup ri. Je ne sais pas trop qui avait eu l’idée d’allumer la télé, parce que clairement personne n’était vraiment intéressé par le match. Elle était en face de moi, au fond de la pièce, alors j’ai vu les deux buts, j’ai vu un maillot déchiré aussi.

Et puis un peu après, j’ai vu un bandeau passer sur l’écran, et j’ai été happée par l’association des mots « Bataclan » et « 18 morts ». J’ai demandé « mais qu’est ce qu’il se passe ? », et en quelques secondes, on a tous compris.

Le Bataclan, c’est une salle que je connais un peu, pour y avoir vu Puggy il y a quelques années de ça, lorsque j’étais parisienne. Je me souviens avoir réussi à avoir les toutes dernières places du concert, je me souviens de sa chaleur étouffante et humide, je me souviens de la façon dont je m’étais sentie bien, en sécurité, à l’intérieur de cette salle, moi qui ressens vite de l’angoisse dans les lieux fermés au milieu des foules. Je me souviens avoir aimé le Bataclan au premier regard.

Je m’étais sentie en sécurité.

Je crois qu’on a tous eu du mal à réaliser vraiment, alors on a passé plusieurs minutes devant les infos, on a commencé à penser à nos amis parisiens, et on s’est penché sur nos portables pour se rassurer. Et puis finalement, on a essayé de continuer à faire vivre cette bonne soirée, tout en suivant les événements, et à 2h du matin, on a éteint la télé.

Tout le weekend, on a suivi les articles, on a râlé sur la page Facebook d’un bar qui postait des choses écœurantes, et puis finalement, après avoir décidé qu’on n’y mettrai plus jamais les pieds, on a juste arrêté de suivre la page.

Et puis lundi, après avoir fait partie des chanceux qui n’avaient perdu personne, qui ne connaissaient même personne sur les lieux, j’ai appris brutalement que j’allais moi aussi devoir faire face à la perte. Enfin plus que la perte, j’allais surtout devoir faire face à la peine qu’elle provoquait au sein de ma famille.

« Ça commence à faire beaucoup ». Il a raison, mon frère. Je le comprends d’autant plus que lui était à Paris vendredi, bloqué dans les bureaux de sa boite non loin du Bataclan. Ça commence à faire beaucoup, oui, de vivre un drame national et familial en même temps. Ça commence à faire beaucoup de voir la tristesse des gens sur tous les réseaux sociaux, et de ressentir celle de notre mère, de la sentir perdue, bouffée par les regrets, face à cette nouvelle violente et totalement inattendue, face à ces circonstances glauques et incompréhensibles.

Il a fallu être là, la semaine dernière. Il a fallu écouter, et essayer de trouver les mots. Il a fallu s’organiser, se tenir au courant, et rouler, rouler jusque là-bas.

Et puis il y a eu la pluie. La pluie qui tombait du ciel, la pluie qui tombait de leurs yeux, et puis des miens, finalement. Il y a eu cette tristesse, écrasante, cette douleur que j’ai ressenti en la voyant jaillir d’eux, et surtout d’elles, si violente, si contagieuse.

Et au milieu de tout ça, il y a eu la vie qui devait continuer. Il y a eu les coups de téléphone professionnels à passer avec enthousiasme, il y a eu mon projet à travailler, il y a eu ma journée de formation hebdomadaire, il y a eu les travaux photographiques.

Alors il y a eu quelques sourires, ceux de la satisfaction de voir avancer mon projet, ceux des mots doux murmurés à son oreille, ceux du bonheur de décrocher mon premier rendez-vous professionnel, ceux, rougissant d’entendre un photographe professionnel me dire que j’ai un regard photographique et de l’instinct.

Et puis il y a eu cette sortie encadrée avec le groupe photo, mercredi. Celle à laquelle je n’avais pas forcément envie d’aller, celle pour laquelle je me suis un peu forcée. On avait des consignes, ne pas sortir de ces trois rues là, chercher les contrastes, ne pas faire de photographie descriptive, rester dans le thème imposé des paysages urbains. Tu sais, moi, les consignes, les contraintes, plus on m’en donne, et moins je les suis, alors j’ai fait un peu comme d’habitude, j’ai fait comme si j’avais rien écouté, ou rien compris.

musicien de rue passant chanteur photographie de rue

Il y a eu cette musique, derrière moi, pendant que j’essayais de rester dans le thème, cette musique que j’entendais depuis un petit moment car un joueur de guitare s’était posté dans la rue. Mais sur ce morceau là, elle était accompagnée d’une voix. Alors je me suis retournée. Et j’ai découvert qu’un passant s’était arrêté en reconnaissant une chanson, et qu’il avait décidé d’ajouter sa voix à la guitare.

Il ne m’en a pas fallu plus pour oublier les consignes, m’approcher des deux hommes, et immortaliser ce petit moment hors du temps. Alors que quelques jours plus tôt, beaucoup s’étaient retrouvés au mauvais endroit au mauvais moment, voilà que j’avais la chance inverse, celle qui fait sourire car tout est réuni, la scène, mon regard, et l’appareil photo autour de mon cou.

musicien de rue passant chanteur photographie de rue

Et j’ai envie de dire, alors regarde (regarde un peu, tu verras tout ce qu’on peut faire…)(ahem)(bref), malgré les choses vraiment pourries dans la vie, dans le monde, il reste encore plein de petits moments comme ceux-là. Ceux qui font sourire, ceux qui mettent un peu de magie dans la vie, un peu d’étoiles dans nos yeux, un peu de chaleur au fond du coeur. Il faut juste continuer à vivre, continuer à ouvrir les yeux, pour ne rater aucun de ces moments.

Alors oui, la semaine dernière j’ai eu mal, ça a été dur. Mais je continuerai à sortir, je continuerai à aller à des concerts de rock, peut être même que je retournerai au Bataclan en passant sur Paris, je continuerai à boire des verres en terrasse, parce qu’on est bien en terrasse, je continuerai à prendre des photos de rue même si ça fait râler le groupe parce que c’est pas dans le thème, je continuerai à jouer de la batterie et peut être même qu’un jour je serai moi aussi sur scène.

musicien de rue passant chanteur photographie de rue

Et j’espère que toi aussi, tu continueras tout ce que tu faisais avant, parce que c’est ça la vie.

Prends soin de toi. N’oublie pas d’être heureux.

Et puis fais pas n’importe quoi avec les médicaments, merde, la notice c’est pas là juste pour te faire flipper, les médecins sont pas là pour décorer, alors lis la notice, écoute les médecins, la santé c’est important, et les traitements ça peut être dangereux, et même parfois dramatique, quand c’est pris n’importe comment. Prends vraiment soin de toi, pour de vrai.

6 Comments

  1. Je le connais ton guitariste… il est tous les dimanches au marché de ploemeur et c un pur bonheur d’entendre ses melodies qui nous transportent…

    merci d’avoir été là dans ces moments de douleurs intenses, j »ai perdu mon enfance, mon adolescence avec la perte de ma soeur…. tous ces merveilleux moments passés avec elle….
    une leçon de la vie très dure à digerer….

    • C’est drôle que notre attention soit retenue par le même guitariste de rue. Comme quoi on dit toujours que l’on ne prête pas attention aux gens, finalement peut être un peu plus que ce que l’on pense…

      On est là pour toi dans ces moments là, toujours <3

  2. Merci pour ton message, ça me fait toujours plaisir de te lire, et là en plus, à la fin, ça m’a fait sourire. (Alors qu’en ce moment, à la capitale, pas toujours facile de se sentir un peu plus léger…)
    Je te souhaite beaucoup de courage pour le côté famille, et je croise les doigts pour que ça se débloque côté boulot ! (et/ou que ça continue d’évoluer dans le bon sens pour les photos !)
    Bises !

    • Je viens de me rendre compte que je n’ai pas répondu à ton message ! J’espère que ça se passe mieux à Paris. Merci pour ton message. Et bonne année ! Bises

  3. J’aime bien ton texte et tes photos sont splendides. J’adore Vannes 😉
    Gros bisous et bonnes fêtes si on ne se croise pas d’ici là, ici ou ailleurs 😉

    • Merci Titeza ! Bonne année à toi ! J’espère que tu as passé de bonnes fêtes ! Bisous

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