L’avortement et le Chili : petite histoire de mon féminisme

 

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2010, Santiago du Chili, station de métro Baquedano

Ces couloirs, je les traverse tous les jours, pour aller au travail ou rentrer à la maison. Station Baquedano, entre la ligne 5 et la ligne 1 du métro, ou inversement, c’est selon le moment de la journée.

La station est grande, il fait chaud, c’est l’été. Les ventilateurs nous balancent des gouttelettes d’eau sur notre passage, dans les couloirs, sur les quais. Ces pulvérisations, c’est ce qui nous sauve du malaise lorsque l’on rentre dans les stations de métro alors qu’il fait plus de 35°c dehors. Un grand ciel bleu, pas un seul nuage depuis des mois.

La station Baquedano, elle est plutôt jolie. Je crois que ce sont des artistes qui l’ont décorée. Elle est grande, respirable, gaie, propre. Elle est sure aussi, parce qu’elle est truffée de caméras, je veux dire, tu pourrais même pas remettre ta culotte en place sans que ce soit filmé, mais quand tu rentres tard le soir, c’est même plus sûr que de prendre le taxi, en fait. Après le grand escalier coloré jusqu’au plafond, juste avant d’entrer sur le quai pour prendre la ligne 1, ils ont collé un grand écran au mur, un grand écran qui diffuse les informations en continu. Les informations au Chili, c’est comme en France, c’est un tas de faits divers et de faits sévères pas très drôles, mis bout à bout comme s’ils n’avaient même plus d’importance, comme un catalogue, on passe de la guerre à l’autre bout du monde au coulées de boue dans la ville d’à côté, et puis on parle du type qui s’est fait descendre pour une moto à la station essence du coin.

Comme tous les soirs, je monte l’escalier, et puis je jette un œil à l’écran. Je n’ai pas la télé, je ne regarde pas les infos. Tous les jours, j’ai droit à deux faits divers, celui qui est sur l’écran au moment où je passe sur le chemin du travail, et celui du retour.

Mais celui-là, il me tétanise. Les images, c’est une chambre, une chambre tachée de sang. Le bandeau d’information dit que c’est celle d’une jeune fille de 15 ans, qui a voulu avorter à l’aiguille à tricoter, toute seule. Le bandeau dit aussi qu’elle n’a pas survécu.

D’habitude, je regarde l’écran en continuant à marcher. Je lis le bandeau, je regarde les images, ça me touche, bien sûr, mais tu sais, on a les mêmes en France, je sais déjà que ça existe. Cette horreur là, c’est triste à dire, et c’est vraiment pas normal, mais elle devenue habituelle.

Mais ça, ça je ne l’ai jamais vu. Ces images ne circulent pas en France, les jeunes filles de 15 ans ne meurent pas en avortant à l’aiguille à tricoter en France. Parce qu’elles ont des droits que les chiliennes n’ont pas.

Alors je reste plantée en haut de l’escalier coloré, en haut de l’escalier qui me fait sourire chaque soir, parce que je le trouve beau et gai. J’ai une boule dans la gorge et de l’eau dans les yeux. J’ai mal au ventre. Je regarde les images, le sang, je l’imagine au milieu de cette chambre, au milieu du sang, au milieu de la douleur, agonisante. J’ai mal. J’ai mal et je suis révoltée, révoltée par l’injustice de cette mort, par l’injustice de cette loi qui interdit à cette fille d’avorter sans mettre sa vie en danger.

J’ai 23 ans, je viens d’un pays ou l’égalité homme-femme est loin d’être acquise, mais où l’on a des droits, des libertés, où je ne me sens pas sous contrainte, inférieure, opprimée. A vrai dire, je ne me suis jamais vraiment posé, en profondeur, la question du féminisme, la question du droit des femmes. Je n’ai jamais été freinée par ma condition de femme. J’ai 23 ans, je suis en école d’ingénieur, je suis partie seule en stage en Amérique Latine et tout le monde trouve ça normal. J’ai 23 ans et je ne me suis jamais laissé marcher sur les pieds, ni par un homme ni par une femme. Au lycée, je refusais de me placer sur la piste « des filles » en athlétisme parce que les haies étaient moins hautes et que je voulais sauter les mêmes que les garçons. J’ai un monitorat de voile, passé en planche à voile, et une carrure qui me vaut le doux surnom de déménageur, et j’en ai rien à foutre. Ado, les gens me disaient que je n’étais pas une « vraie fille », mais moi, mes baskets, mon baggy et mes épaules de déménageur, on se trouvait très féminines, et on voyait pas trop pourquoi ils disaient ça. J’ai jamais trop vu en quoi c’était mal, d’être une fille, en fait. J’ai jamais trop vu en quoi ça nous empêchait de faire les sports que l’on aime, d’avoir des muscles apparents et des pantalons un peu trop grands pour nous. Je me suis toujours révoltée quand on me disait que ça, c’était un truc « de mec », que j’étais un garçon, que les filles peuvent pas faire ça, ou dire ça. En fait, je suis féministe, quelque part, mais je n’y ai jamais réfléchi. Je n’ai jamais pensé à la portée que pouvait avoir ces paroles, cet état d’esprit.

J’ai 23 ans, et ce jour là, je comprends enfin que ce que j’estime acquis ne l’est pas. Je prends conscience de l’horreur que vivent certaines femmes dans les pays où elles n’ont pas autant de droits que le mien. Je me rends compte que le droit à l’avortement n’est pas juste là pour nous éviter une grossesse non désirée, mais qu’il nous sauve la vie, littéralement. En France, une grossesse non désirée, c’est dur, mais on a encore le choix, on peut l’arrêter sans mettre notre vie en danger. Au Chili, cette fille de 15 ans n’a eu que ce choix là, celui de risquer sa vie, de perdre sa vie, pour ne pas avoir d’enfant.

J’y pense toute la soirée, et je comprends enfin qu’il faut se battre, encore, pour que l’égalité se fasse. Pour que les femmes, leur corps, leur volonté, leur liberté, soient respectés. J’ai 23 ans et c’est tard, oui, c’est tard pour me rendre compte de tout ça, c’est tard pour prendre conscience de l’importance du féminisme. Il n’empêche qu’en voyant ces images, il me percute, le féminisme, et entre en moi violemment, avec fracas, pour ne plus jamais en ressortir.

Sept ans après, j’ai encore chaque seconde de cette scène en tête. Sept ans après, je pense encore à cette fille, et je pense à celle qui meurt toutes les 9 minutes dans les mêmes conditions. Sept ans après, je pense encore à cette prise de conscience tardive, et je me demande pourquoi, pourquoi si tard, alors que finalement, j’en avais déjà ma claque, de me faire siffler quand je portais une jupe, d’avoir peur quand je rentrais seule le soir.

Sept ans après, je dis systématiquement « non, c’est Madame » à chaque fois que quelqu’un m’appelle Mademoiselle. Je dis ça et je dis plein d’autres choses, évidemment. C’est peut être rien comme ça, mais ça contient tout le reste. Ça contient toutes les différences de traitement entre les hommes et les femmes, ça contient mon salaire qui est plus bas que celui de mon collègue Monsieur, ça contient ma peur quand je suis seule dans la rue le soir, ça contient toutes les remarques sexistes que j’entends continuellement depuis que j’ai mis les pieds dans le monde du travail. Ça contient toutes ces femmes auxquelles les hommes interdisent d’avorter, de choisir, de disposer librement de leur corps.

Vous allez me dire que le Mademoiselle et l’avortement, ça n’est pas la même chose, et je suis bien d’accord avec vous. Mais la cause est la même, et rien n’empêche d’attaquer le problème sur tous les fronts, et pas seulement le plus important. Alors j’ai décidé que tant que j’en aurais l’énergie, même les petites choses compteront. Et les grosses encore plus.

Mercredi 2 août, le parlement chilien a voté une loi dépénalisant l’avortement en cas de risque pour la vie de la femme enceinte, de non-viabilité du foetus et de viol. C’est une avancée, cela va très probablement sauver la vie de milliers de femmes, mais ça n’est pas encore assez. Cela n’aurait probablement pas sauvé la vie de cette jeune fille. Et j’espère, j’espère très fort, que les chiliennes continueront à se battre pour leur liberté, pour leur sécurité, et qu’enfin, elles auront, dans ce pays que j’aime tant, les mêmes droits que nous en France.

Le droit de choisir sans y laisser leur vie.

Sans devenir un fait divers que l’on voit du coin de l’œil, le soir, station Baquedano, entre la ligne 5 et la ligne 1.

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2 Comments

  1. Ton article est très touchant.
    Le féminisme, je suis tombée dedans grâce à un blog, sur internet quand j’avais une quinzaine d’année. J’en pouvais plus des remarques permanentes sur mon côté « garçon manqué » (remarque tellement sexiste), sur le fait que les filles ne devraient pas sortir autant que les garçons, qu’on a pas la bosse des maths… J’en passe et des meilleurs. Le blog de la peste, à l’époque, m’a permit de mettre des mots sur tout ça. Et plus j’ai appris, plus j’ai été révoltée par toutes les injustices faites aux femmes (et aux hommes dans une moindre mesure). Depuis, le féminisme fait parti de moi.
    Et tout cela m’a permit de m’intéresser de plus près aux autres oppressions et donc, de prendre conscience des problématiques qui touchent d’autres gens que moi.
    L’année dernière, j’ai avorté. Facilement je dois dire, parce que l’hôpital près de chez moi pratique les IVG. Ca a donc été assez vite, et c’est tant mieux. Par contre, j’ai été de voir la façon dont les gens voit ça. C’est extrêmement tabou. ça génait parce que j’en parlais assez librement. Il y a du boulot pour désacraliser tout ça. Et qu’on arrête de parler d’IVG de confort… Comme si c’était quelque chose de confortable sérieusement…

    • 50 ans après, je me rends compte que j’ai oublié de te répondre…

      Tu as découvert le féminisme assez tôt en fait ! C’est vrai que ça permet aussi de prendre conscience des différents types de discrimination.

      C’est vrai que finalement, on parle assez peu librement de l’IVG. Je me rends compte autour de moi que c’est arrivé à pas mal de gens, mais je l’apprends parfois au bout de plusieurs années. Alors que ça ne devrait pas être tabou (selon moi en tout cas). J’avoue que l’expression « IVG de confort » me laisse pantoise…

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