Être une adulte sans toi

J’aime bien dire que je t’ai ramassé dans un buisson, juste pour raconter l’histoire. Mais je crois que c’est pas vraiment vrai.

La vérité, c’est que c’est toi qui as choisi, plus que moi. Un soir, un peu seul, tu m’as suivie, et tu m’as obligée à voir les choses en face. De l’hypothèse que j’avais formulée et qui n’était jusque là qu’un concept, tu as fait une réalité. J’étais responsable. De toi, la petite chose noire hirsute aux oreilles surdimensionnées, de ta vie et de ton bien-être, j’étais responsable.

chat noir

Tout le monde m’a toujours demandé pourquoi je t’avais donné ce nom, et j’ai jamais vraiment su répondre. Je pense qu’avec Nico, quand on a fait ce brainstorming tous les deux ce soir là, l’idée c’était de te donner un vrai prénom à la con. Parce qu’il faut l’avouer, le gros avantage avec les animaux, c’est que tu peux les attifer d’un nom bidon, ils le sauront jamais. Mais je crois que tu l’as bien aimé, ton prénom à la con, en tout cas il t’allait bien.

Je me suis souvent dit à l’époque, que les seules vies dont j’avais pu avoir la charge étaient végétales, et que j’étais pas très très forte pour les maintenir en bonne santé. Alors j’ai eu un peu peur d’être mauvaise avec toi aussi. J’ai eu un peu peur que tu fanes et que tu aies l’air triste, comme les plantes vertes.

C’était l’été, j’avais 17 ans, bientôt 18, et on a déménagé à Rennes, tous les deux, enfin tous les trois, avec ton bout de ficelle que tu avais trouvé je ne sais où et que tu refusais obstinément de lâcher, que tu as fini par cacher dans mes chaussures quand il a commencé à tomber en morceaux.

C’était juste toi et moi dans un studio rennais, enfin toi, tes boules de poils qui filaient partout et me collaient des allergies dès le réveil, et moi. Je crois que je suis vite devenu ton repère, et que j’ai mis plus de temps à me rendre compte que tu étais aussi le mien. Je crois qu’il a fallu plusieurs déménagements, plusieurs nuits pendant lesquelles je me suis réveillée pour me recoller contre toi, comme on le ferait avec un joli garçon qu’on a invité à partager notre lit, pour me rendre compte que toi, ta présence, et tes boules de poils qui ont fini par ne plus me coller d’allergies, ben j’avais besoin de vous.

Je suis devenue une adulte avec toi, en fait. J’ai pris la responsabilité de ta vie en même temps que de la mienne, et ça ne m’a jamais paru dur, peut être même plus facile, finalement.

Tu sais, je dis souvent que les animaux, c’est comme les amoureux, on peut en avoir plein dans une vie, mais il n’y en a qu’un seul qui sera le bon.

Ben c’était toi.

Je sais que c’était toi parce que curieusement, on s’est toujours compris tous les deux, juste en se regardant. Parce que tu étais mon pot de colle, et parce que je t’ai fait subir les voyages, les déménagements, sans que cela ne te perturbe jamais. Peu importe où on était, si le soir tu pouvais te coller à moi en ronronnant, alors tout allait bien pour toi. Tu n’as jamais fané ni eu l’air triste comme les plantes vertes, je crois qu’en fait, tu étais plutôt heureux, et que j’étais pas si mauvaise que ça.

chat porte noir et blanc

En 11 ans, on a eu le temps de grandir ensemble, on a eu le temps de jouer tous les deux quand tu étais encore un chat acrobate qui faisait des galipettes et me ruinait la tapisserie, tu as eu le temps de me rendre folle avec toutes tes bêtises, on a eu le temps de se faire plein de câlins, de passer des heures toi sur le dos moi à te gratter le ventre, j’ai eu le temps de t’apprendre à être le chat obéissant et adorable qui impressionnait tout le monde par sa sagesse, celui qui faisait dire à tous les vétérinaires du pays « s’ils pouvaient tous être comme lui, ce serait merveilleux ». Merveilleux c’est un peu le mot, que je pensais à chaque fois, parce que j’ai aussi eu le temps de me rendre compte de la chance que j’avais d’avoir croisé ta route, et de t’avoir laissé t’installer dans ma vie.

Tu as arrêté de jouer, tout doucement, tu as commencé à ne plus trop supporter les autres animaux, à devenir un peu irritable et de mauvaise humeur parfois, mais jamais vraiment avec moi. Alors j’ai commencé à te traiter de vieux con, parce que c’est ce que tu devenais, et parce que je te le disais avec plein d’amour dans les mots, et que tu sais, ce sont pas les mots en eux-mêmes qui comptent, dans ces cas là.

Et puis un jour, tu as commencé à marcher bizarrement, comme si tu avais mal au dos. J’ai cru que c’était pas grave, que c’était juste parce que tu étais vieux, et que tu t’étais fait un peu mal aux hanches. Mais en fait, tes hanches elles allaient bien, c’était de la faute de la boule, celle qui poussait dans ton cou. C’est allé très vite après qu’on me l’ait dit, j’ai pas eu le temps de vraiment comprendre, j’ai juste eu le temps d’avoir mal, et de me sentir coupable d’à peu près tout. J’ai juste eu le temps de te dire mille fois je t’aime, et puis autant de fois merci, parce que tu sais, il faut pas très longtemps, quand on sait qu’on va perdre quelqu’un, pour lui répéter ça jusqu’à être sure qu’il l’a bien compris, jusqu’à savoir que ça devrait être suffisant pour compenser tout ce que j’aurais pu dire si tu étais resté encore longtemps.

Il faut beaucoup d’amour à l’intérieur de soi-même, tu sais, pour décider de faire ça, même si on dirait pas, comme ça. Il a fallu te regarder, et admettre que même si je voulais pas que tu t’endormes pour de vrai, j’avais pas le droit de te laisser souffrir pour ça. Alors on est allé faire un tour dehors, au soleil, pour respirer de l’air frais, tous les deux, et puis on y est retournés, même si on avait pas envie. J’ai pas voulu te poser sur la table froide, parce que le meilleur endroit du monde pour toi, c’était dans mes bras, alors c’est là que tu es parti, tout doucement.

Ça fait 2 semaines, aujourd’hui, que je suis une adulte sans toi. J’ai beaucoup pleuré, et je me suis sentie très vide. Je suis même pas vraiment sure que tout ce vide se remplira entièrement un jour. J’ai pas encore réussi à passer l’aspirateur sur la couverture que j’avais posée au pied de mon lit et sur laquelle il y a plein de poils, parce que j’ai peur de t’effacer en même temps que j’efface tes traces. J’ai encore des réflexes inutiles comme celui de garder la fin de mes bouteilles d’eau pour les mettre dans ta gamelle, ou de penser à te mettre des croquettes avant d’aller me coucher. Maintenant, j’arrive un peu à sourire quand je parle de toi, quand je pense à tout ce qu’on a vécu en 11 ans, même si tu me manques encore beaucoup trop.

Et puis j’apprends. J’apprends à avoir 28 ans, bientôt 29, et que tu sois plus là, j’apprends comment c’est la vie quand c’est pas avec toi, j’apprends à être moi sans toi.

8 Comments

  1. Je crois que j’ai très rarement autant pleuré à la lecture d’un article. Je te fais des gros bisous ?

    • Merci ma jolie. Gros bisous à toi aussi. Et puis désolée pour tes petites hormones.

  2. Comme Cycy, et pour moi, y a même pas d’histoire d’hormones pour apporter un semblant d’explication ! Pleins de bisous ma belle.

  3. Pleurer dès
    le matin’ il y a longtemps que cela ne m’était pas arrivé …… je suis sûr que là où il est il te regarde encore avec ses yeux plein d’amour et qu’il veille sur toi…

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